Americana – The Offspring

Americana

The Offspring est un cas très intéressant à étudier dans l’optique qui nous intéresse ici, à savoir les années 90. Parce que s’il est un groupe qui représente cette décennie, c’est bien celui là. D’ailleurs si j’étais méchant, je pourrais dire qu’il est né et mort en même temps qu’elle. Mais tout le monde sait que je suis gentil. N’est-ce pas ?

Pour tout vous dire, j’ai longuement hésité sur l’album à chroniquer. J’avais le choix entre Smash, l’album de l’explosion médiatique et son record de vente toujours inégalé pour une production indépendante, ou Americana, à la fois album de la rédemption et chant du cygne qui s’ignore. J’ai finalement opté pour ce dernier parce qu’il me semblait plus intéressant musicalement et qu’il est assez lourd de sens pour plusieurs raison que j’évoquerai plus loin.

Mais commençons par un peu recontextualisation. Formé à la fin des années 80, The Offspring sort deux premiers albums dans un anonymat relatif. Si l’éponyme (sorti en 89) le mérite, ce n’est absolument pas le cas du second, Ignition (sorti en 92). Il reste d’ailleurs à ce jour sans doute ce que le groupe a fait de mieux avec Americana. Mais les voies de la musique étant impénétrables, ce n’est pas lui qui va leur faire connaître la gloire. Non, pour cela il faudra attendre deux ans de plus et le fameux Smash.

Encore aujourd’hui, le succès incommensurable de l’album reste un grand mystère. Le punk rock (et pas punk tout court, punk is dead) est une musique très confidentielle à l’époque et plutôt mal vue. Ça enchaîne les “fuck” sur des lignes minimalistes de guitares, le tout à cent à l’heure. Y a vraiment que les skaters pour écouter ça. D’ailleurs, on parle souvent de skate punk ou skate rock pour décrire la musique de The Offspring, ainsi que celle des autres groupes évoluant dans le même genre et qui vont profiter du succès de leur collègue (NOFX, Green Day, Pennywise…).

Du coup impossible de savoir pourquoi, tout d’un coup les radios se mettent à passer ça en boucle :

Ni pourquoi les gens se mettent à l’acheter par camions entiers. Mais ce succès, The Offspring va le payer. Il suffit d’entendre Dexter Holland, chanteur et leader du groupe, raconter ce qu’ils ont vécu sur scène à plusieurs reprises pour comprendre. Des fans de la première heure se mettant à leur cracher dessus et à les insulter parce que leur musique passait à la radio et qu’ils étaient forcément des vendus.

Il faut dire que le punk (quelque que soit sa déclinaison) a toujours eu une composante de rébellion envers la société et de dénonciation. Et comme nous l’avons vu pour Rage Against The Machine, ça devient compliqué de dénoncer un système qui vous nourrit. Sans compter que le groupe ne va pas arranger son cas en quittant Epitaph, le label indépendant qui les a fait a faire sortir de l’ombre, pour Columbia, une major.

Mais ce que peu de gens savent à ce moment là, c’est que s’ils ont quitté Epitaph, c’est parce que cette dernière, attirée par les montagnes de dollars que représentait le groupe, avait justement l’intention de revendre les droits de Smash à une grosse maison de disque. Avant cela, The Offpspring avait repoussé plusieurs contrats d’autres majors, bien plus juteux que celui qu’ils finiront par signer avec Columbia. Parce qu’au départ, le groupe souhaitait rester dans sa petite maison de disque. Mais lorsque les membres ont eu vent de ce qui se tramait, ils ont préféré partir. Comme quoi, indépendant ne signifie pas nécessairement blanc comme neige…

Reste que l’image de The Offpsring va en prendre un très gros coup. Et l’album suivant, Ixnay on the Hombre, sorti en 1996, ne fera même pas la moitié des ventes de Smash. Alors même si ça reste un très gros chiffre pour un groupe lambda, la déception est forcément là. Surtout que ce n’est pas mérité en terme musical, le seul reproche que l’on pourrait faire à cet album étant une certaine redite par rapport à Smash. Mais cela ne justifie aucunement la chute constatée. Non, il est évident qu’il s’agit d’un problème d’image.

Voilà donc où en est le groupe le 7 novembre 1998 quand sort le premier single, Pretty Fly (For a White Guy) :

Et le message est clair : The Offspring veut se racheter une street cred et va le faire en dressant un portrait acide et mordant des Etats-Unis de la fin des années 90. Il faut dire que l’humour a toujours fait parti de la marque de fabrique du groupe (réécoutez les paroles de What Happened to You, ou de Me & My Old Lady) et ils ont bien l’intention de capitaliser dessus, mais en lui apportant un ton très noir qui reflète parfaitement ce qui est en train de se passer dans la société américaine.

Si Pretty Fly (For a White Guy) s’attaque en mode déconne à tous ces jeunes uniquement intéressés par ce qui est à la mode et passe à la télé, quitte à passer pour des idiots, Staring at The Sun est un appel à tous ceux qui restent passif et regardent la vie se dérouler devant leur yeux sans agir, The Kids Aren’t Alright raconte le destin de gamins ayant grandi dans le même quartier et qui ont pour la plupart mal tourné, Americana est un portrait sans concession de la société consumériste et apathique où nous vivons… Clairement, l’ambiance n’est pas à la fête.

Mais pour faire passer son message, le groupe à l’intelligence de couper ces moments très noirs par des chansons très drôles. Que ce soit Feelings (un détournement de ce qui est souvent cité comme la pire chanson jamais écrite, et dans laquelle ils ont remplacé le mot Love par le mot Hate), She’s Got Issues (un type qui est tombé sur la mauvaise fille) ou Why Don’t Get a Job ? (une homme et une femme qui se font exploités par leur conjoint respectif).

Americana réussi donc un savant mélange de prise de conscience et d’humour, permettant de faire passer clairement un message sans pour autant passer pour un donneur de leçons. Cöté musique, ce qui le différencie de ses prédécesseurs, c’est l’évolution que The Offpsring a injecté à sa recette habituelle. Aux guitares énervées et échevelées caractéristiques du punk rock, ils n’hésitent pas à mettre des pointes de reggae (Pretty Fly, Why Don’t you Get a Job ?, Walla Walla) constituant autant de bouffées d’air frais dans la gravité générale.

Mais lorsqu’on veut parler d’évolution de la musique sur Americana, comment ne pas évoquer Pay The Man ?

Il faut savoir que le morceau a été écrit lors des sessions de travail de Ixnay on the Hombre, mais que le groupe le jugeait à l’époque trop en décalage avec le reste de l’album pour l’y inclure. En le plaçant finalement à la fin d’Americana, ils ont été très malins parce que les touches de nouveauté tout au long des chansons précédentes font qu’on ne s’étonne quasiment pas de sa présence, alors qu’il s’agit d’un morceau de huit minutes, dont plus de trois d’intro au rythme très lent ! Mais c’est une véritable réussite, la chanson, qui n’a plus grand chose de punk rock et lorgne plutôt sur le prog rock ou le rock alternatif, est tout d’abord envoûtante avec cette voix et ces guitares aériennes avant de soudain basculer dans le percutant avec des guitare bien plus lourde qu’à l’accoutumé. D’ailleurs le thème des paroles est très sombre, une sorte de conversation intérieure où une vision idéaliste de la vie et de la liberté s’oppose à une vision très cynique.

Mais évidemment, The Offspring ne pouvait pas terminer cet album sur une note aussi pesimiste, et si vous laissez défiler, vous tomberez sur la piste cachée, une reprise façon mariachi de Pretty Fly (For a White Guy). Comme un dernier pied de nez avant de partir.

Et ce “partir” pourrait être pris au sens le plus large. Parce que si le groupe continue à sortir régulièrement des albums et a une fanbase relativement importante, jamais ils n’arriveront à réitérer la prouesse d’Americana, que ce soit en terme musical ou en terme de ventes. Et c’est en ça que l’album est le plus intéressant. Il marque à la fois la fin d’un groupe et d’une décennie. On peut également le considérer comme une sorte de prophétie de ce que seront les années 2000 : une décennie de cynisme et de superficialité. Au fond, Americana c’est Cassandre faite musique.

Fiche Technique :

Album : Americana
Artiste : The Offspring
Année de Production / de Sortie : 1998 / 1998
Durée de la première édition : 43 minutes (avec la piste cachée)
Tracklist :
01 – Welcome
02 – Have You Ever
03 – Staring at The Sun
04 – Pretty Fly (For a White Guy)
05 – The Kids Aren’t Alright
06 – Feelings
07 – She’s Got Issues
08 – Walla Walla
09 – The End of The Line
10 – No Brakes
11 – Why Don’t You Get a Job ?
12 – Americana
13 – Pay The Man
14 – Pretty Fly (For a White Guy) reprise mariachi (piste cachée)

Playlist Complète

Cet article a été publié dans Chronique Musique, There's nothing like the 90's. Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s