Le petit garçon de 38 ans

Je ne pense pas être quelqu’un de particulièrement peureux. Ni particulièrement courageux remarquez. J’affronte les difficultés de la vie comme je peux, au fur et à mesure qu’elles se présentent, comme la plupart des gens. La mort ne m’effraie pas plus que la moyenne et, même s’il l’idée m’est devenue beaucoup beaucoup plus désagréable ces dernières semaines, je sais bien qu’elle finira par me programmer sur son grand ordinateur, comme disait le grand poète.

Tout ça pour vous dire que je ne suis pas spécialement impressionnable. En tant que cinéphile, je n’ai aucun problème quand je regarde des films d’horreur ou assimilés. J’apprécie même beaucoup le genre, du moment que le film n’est pas bêtement un alignement de jumps scare idiots qu’on peut prédire dix minutes à l’avance. Et pourtant cette nuit, comme ça m’arrive parfois depuis environ un quart de siècle, je me suis réveillé véritablement terrorisé à la suite d’un cauchemar. Il a fallu que j’allume ma lampe de chevet et que j’attende au moins trois bons quarts d’heure pour m’autoriser à me rendormir.

Je ne me souviens que peu du dit cauchemar. Il ne m’en reste que des sensations. Surtout une en fait. Celle d’être inlassablement pourchassé par une entité maléfique dans une vieille maison et de ne pas pouvoir m’échapper. Au réveil, je savais parfaitement que j’étais chez moi et que je ne risquais absolument rien. Mais il m’était impossible de me raisonner. C’était sûr, là dans le noir, il y avait quelque chose qui m’attendait et qui me voulait du mal. Même appuyer sur l’interrupteur de la lampe a été un calvaire parce que j’étais persuadé qu’au moment où la lumière éclairerait la pièce, ce serait pour me révéler quelque monstruosité innommable, prête à me dévorer. Ou pire…

Cette peur irrationnelle, elle me vient de ma pré adolescence. Je ne me souviens plus de l’âge que j’avais exactement, mais je devais avoir entre dix et douze ans. C’était en pleine journée, à la fin des années 80 (c’est important, vous allez comprendre pourquoi). Mes cousins, tous plus âgés que moi, avaient enregistré la veille sur VHS L’Exorciste de William Friedkin. Ils avaient donc décidé de le regarder dans le salon, les volets fermés. Je n’étais obligé à rien et, même si je ne me souviens plus très bien avec le temps qui passe, je ne crois pas qu’ils aient même essayé de me convaincre de quoi que ce soit. Mais le fait est que je l’ai regardé.

Si pour beaucoup de jeunes d’aujourd’hui l’Exorciste ne fait sans doute plus beaucoup d’effet avec ses maquillages qui ont mal veilli et les films d’horreurs que le cinéma enchaîne à l’affiche comme des oreilles sur le collier de Dolph Lundgrun dans Universal Soldier, à l’époque il en était tout autrement. Affublé d’un beau rectangle blanc dans le coin de l’écran, le film traînait (et traîne encore) une réputation sulfureuse : évanouissement dans les salles à sa sortie en 1973, Linda Blair qui tourne mal après le succès du film, Un Friedkin tyrannique durant le tournage (tournage des scènes de possession dans une pièce frigorifique pour obtenir les effets de respiration, usage de coups de feu sans prévenir les acteurs pour qu’ils soient réellement surpris…). Bref, L’Exorciste était LE film d’horreur par excellence, celui qui foutait les jetons à tout le monde (sauf à mon oncle, lui ça le faisait marrer, mais je digresse).

Alors bien sûr, à l’époque, je n’avais pas conscience de tout ça. Mais ça restait un film d’horreur, chose qui m’était interdite à cet âge. Il y avait donc ce mélange de fascination et de répulsion qui m’a poussé à le regarder. Je ne l’ai pas vu en entier. J’ai passé la totalité du film à faire des aller-retours entre la cuisine où ma tante et ma mère discutaient, et le salon, à la fois horrifié par ce que je voyais et ne pouvant m’empêcher d’y retourner.

A partir de ce jour là a commencé un calvaire qui a duré des années. Il m’était devenu impossible de dormir la lumière éteinte, et encore il fallait que je sois trop épuisé pour continuer à lutter contre le sommeil et que je sois entièrement sous les couvertures. J’ai fait des milliers de cauchemars à ce sujet et je pense que ma tendance à rester éveiller jusqu’à très tard dans la nuit est en partie née là.

Aujourd’hui je dors très bien, merci pour moi. Pourtant il m’arrive encore de temps en temps, comme cette nuit, de me réveiller ainsi, terrifié, en sueur, certain que ma mort est proche. Tel le petit garçon que j’étais ce fameux jour.

Si tout cela a longtemps été dur à vivre, c’est devenu un sujet de fascination pour moi. Observer de l’intérieur à quel point des images peuvent vous affecter est une sacrée expérience. C’est également très intéressant de voir votre cerveau se confronter à de telles peurs primaires et intangibles. Quelque chose me dit que l’homme des cavernes fuyant les prédateurs du paléolithique devant ressentir quelque chose d’approchant de ce que je ressens en pensant que Regan se trouve derrière la porte de ma chambre.

Je pense d’ailleurs que ce côté « étude de cas » m’a aidé à mieux vivre tout ça, à m’en détacher. Mais je pense que jusqu’à la fin de ma vie, j’aurais des frissons dans le dos chaque fois que je verrais ce visage :

Regan(Rien que parcourir la galerie Google Images m’a demandé une bonne dose de self control)

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3 commentaires pour Le petit garçon de 38 ans

  1. Marjorie dit :

    J’ai le droit de te détester pour l’image qui va me faire cauchemarder cette nuit ?

  2. grizilhon dit :

    Voyons Jérôme, Regan ne peut pas se trouver derrière la porte de ta chambre…
    Puisqu’elle se cache dans ton armoire !

    Moi aussi, encore à mon âge, quand je suis chez ma grand-mère, il m’arrive de dormir avec ma lampe de chevet allumée. Elle habite une grande et vieille maison, et je flippe à chaque fois que j’entends le moindre craquement la nuit. J’ai toujours l’impression que quelque chose d’indicible rôde dans le noir, autour de mon lit, et m’observe… Rien que d’y penser, j’en ai la chair de poule…

    Tu me donnes envie de revoir le film. Mais… pas maintenant.

  3. Clélia dit :

    Ce que tu racontes résonne forcément en moi, puisque que je suis hyper trouillarde ! Enfin, je suis surtout sensible à l’angoisse, aux films où les personnages se font poursuivre. J’ai par exemple très mal réagis aux Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire, à cause d’un Jim Carrey avide de leur héritage. Le fait qu’il cherche à les tuer et que le spectateur soit complice m’a fait vraiment peur. J’ai eu aussi beaucoup de mal à dormir après avoir vu Terminator (je devais avoir 17 ans), à cause de la chaine Hifi que j’avais en face de mon lit et qui lorsqu’elle était éteinte faisait une petit loupiotte rouge, qui me rappelait beaucoup l’œil de Terminator.
    D’une manière générale je suis très méfiante devant un film un peu « sombre » car je ne sais pas du tout par avance comment je vais réagir. Souvent cela fini par « je vais regarder ce film avec Gaëtan » hihi.

    Enfin, merci pour l’image, je n’ai jamais vu l’exorciste, mais là, tu m’as bien fait flipper !

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