Alice et June

[NdA : Le texte qui suit a été écrit il y a plusieurs années. Il y avait très longtemps que je ne l’avais pas relu et en le faisant tout à l’heure, j’ai trouvé qu’il n’avait pas trop mal vieilli. Comme il est rare que je sois content de ce que j’écris aussi longtemps après, je me suis dit que ça valait le coup de le partager. J’avoue que je suis également assez curieux des éventuelles réactions qu’il pourrait provoquer]

La culpabilité finit toujours par vous rattraper. June en savait quelque chose. Il venait de passer cinq ans de sa vie à tenter de lui échapper. Son premier réflexe avait été d’essayer d’oublier. Essayer d’effacer ce passé marqué au fer rouge. Mais c’était aussi efficace que de tenter de chasser une ritournelle vous trottant dans la tête. Venait ensuite l’acceptation. Puisque c’était ancré, autant apprendre à vivre avec. Mais ce ne fut pas plus concluant. Il avait eu beau tenter d’apprivoiser cet animal sauvage et dangereux, chaque pensée y étant lié se terminait par des griffures et des morsures au cœur. Au bout du compte, il ne lui resta plus que la survie. Chaque remontée de souvenir n’était rien d’autre qu’un combat à mort qu’il ne pourrait jamais gagner. Il ne pouvait que repousser l’inévitable. Dans ce cas de figure, il valait mieux se plonger volontairement dans la bataille, histoire de ne pas être pris en traître.
Après de longues minutes d’observation, June replaça la photo dans son l’album, qu’il s’empressa ensuite de ranger dans un tiroir tel un cadavre que l’on cache dans un placard. Il quitta enfin le bureau en refermant soigneusement derrière lui, espérant peut-être que cette partie de sa mémoire y resterait sagement. Il eut juste le temps de s’éloigner de quelques pas avant que la sonnette de l’entrée ne résonne et ne le fasse sursauter. N’attendant personne, c’est avec curiosité qu’il se dirigea vers la porte vitrée. Le rideau blanc devant lui ne laissa deviner qu’une silhouette féminine. Il était déjà agacé rien qu’à l’idée de renvoyer sans ménagement une représentante quelconque. Mais c’est lui qui fut renvoyé lorsqu’il ouvrit. Renvoyé cinq ans plus tôt. Renvoyé à ses doutes et à ses peurs. Renvoyé à sa culpabilité.
Il lui fallut d’interminables secondes pour ne produire ne serait-ce qu’un son autre que le battement affolé de son cœur, et pas loin de l’éternité pour enfin bredouiller un prénom qu’il avait appris à taire. Un prénom qu’il était le seul à lui donner.
– A…Alice ?
– Bonjour June.
La voix était neutre. Non, pas neutre. Elle portait un sentiment, mais quelque chose de léger dans l’intensité, quoique bel et bien perceptible. Il était pourtant impossible de mettre un nom dessus. Une énigme. Le sourire de la Joconde dans un « bonjour ». Il resta là, derrière sa porte entrouverte, la poignée à la main, à contempler son pire cauchemar et son plus doux rêve à moins d’un mètre de lui.
– Je te dérange peut-être ? finit-elle par demander devant le silence sans fin de son interlocuteur.
– Heu, je… Non, pas du tout, lâcha-t-il non sans une longue hésitation. Je t’en prie, entre.
Il s’écarta et ouvrit grand la porte en l’invitant d’un geste de la main. Et alors qu’elle franchissait l’entrée, il se rendit soudain compte de ce qui était en train de se passer. Ce qu’il avait tant cherché, tant désiré… se produisait. Alice était là. Chez lui.
Elle avança de quelques pas dans le couloir et se mit sur le côté en attendant sagement qu’on lui ouvre le chemin. June repassa devant et prit sur la gauche pour entrer dans la grande pièce de vie regroupant la cuisine, la salle à manger et le salon. Au milieu de ce dernier trônait un large canapé en cuir qu’il lui indiqua.
– Vas-y, assieds toi. Tu veux un café ?
– Non, merci je ne b…
– Ah oui, c’est vrai. Pas de café. Un jus de fruit peut-être ? Je dois avoir du jus d’orange au frais.
– Oui, très bien.
– Assieds toi, je t’en prie, insista-t-il.
Elle s’exécuta. Malgré toute l’étrangeté de la situation, June avait décidé de se comporter le plus normalement du monde. Le plus banalement du monde même. Il passa dans la grande cuisine américaine et ouvrit l’imposant frigo encastré et décoré d’un panneau de bois du même style ancien que le reste de la pièce. Il en sorti une bouteille de jus d’orange et, au moment où la lourde porte se referma, il y eut un étrange cliquetis qui résonna sur le carrelage de la pièce. Il mit d’abord ça sur le compte des autres bouteilles dans le frigo. Mais lorsqu’il se retourna, Alice pointait un revolver vers lui. Paradoxalement, il osa enfin la regarder.
Elle n’avait pas changé. Elle était exactement comme il l’avait laissée. Belle. Farouche. Ses petites lunettes cerclées de noir, dont les branches se confondaient dans sa chevelure bouclée, ne faisaient que souligner le vert de ses magnifiques yeux. Son parfum, qu’il s’était refusé à sentir jusque là, explosa dans ses narines, lui rappelant instantanément leurs corps serrés l’un contre l’autre et le soyeux de sa peau sous ses doigts. Même l’expression complètement fermée de son visage à cet instant précis ne lui était pas inconnue. Il savait ce que cela signifiait. Elle ne plaisantait pas.
– Alice, qu’est-ce qu…
– Tais-toi ! cracha-t-elle. Tais-toi où je te jure que je tire ! Tu sais que je le ferais.
Sans quitter June des yeux, elle saisit de sa main libre une des quatre chaises en bois entourant la table de la cuisine et l’écarta.
– Assieds-toi, je t’en prie, ironisa-t-elle.
L’homme obéit sans rien dire et la jeune femme recula de quelques pas tout en gardant son arme pointée vers la tête de sa cible. Elle fouilla à l’aveugle dans son sac à main posé sur le canapé et en extirpa un rouleau de large ruban adhésif d’emballage. D’un coup sec, elle tira sur l’extrémité et en déroula une vingtaine de centimètres. Elle s’agenouilla devant June et plaça le canon de son arme au niveau du cœur. Toujours de sa main libre, et toujours sans regarder, elle scotcha les pieds de June à ceux de la chaise en faisant plusieurs tours et en serrant bien.
– Mets tes mains derrière le dossier en croisant tes poignets, ordonna-t-elle en se relevant et en passant de l’autre côté.
Elle répéta l’opération précédente sur les mains jointes avant de poser son arme sur la table de la cuisine. Sans rien dire, elle ferma ensuite tous les volets de la maison et alluma la lampe halogène sur pied qui se trouvait dans un coin. Enfin, elle récupéra son arme, prit une deuxième chaise, vint s’asseoir face à June et lui plaça le canon de l’arme sur le front.
– Ecoute moi bien. Il est… seize heure trente cinq, annonça-t-elle après avoir consulté sa montre. Je te donne une heure. Une heure et pas une minute de plus. Si à dix sept heure trente cinq, tu ne m’as pas donné une bonne raison de ne pas le faire, je te fais sauter la tête. Je t’écoute.
La voix était pleine d’une rage difficilement contenue. Il chercha en vain à accrocher son regard, mais les beaux yeux verts le fuyaient. Et June savait parfaitement pourquoi. Elle avait peur de lui.
– Je vais te faire gagner une heure, Alice. Tue moi tout de suite.
A la surprise qui apparut sur son visage, la jeune femme ne s’attendait manifestement pas à cette réplique. Elle reprit pourtant bien vite sa contenance et son expression fermée.
– Si tu crois que tout ça, c’est du bluff, tu vas vite déchanter. Alors épargne moi ton numéro, s’il te plait.
– Je ne peux pas te donner ce que tu veux, Alice. Tu as toutes les raisons du monde de m’abattre sur le champs, et je n’en ai aucune à t’opposer pour que tu m’épargnes. Alors vas-y et n’en parlons plus.
Alice serra un peu plus fort la crosse du revolver et l’index se mit à trembler. Puis soudain, elle le retira complètement.
– Non, tu ne t’en tireras pas aussi facilement. Tu vas me dire la vérité !
June sentait la haine transpirer dans chacun des mots qu’elle prononçait.
– Tu es sûre que c’est la vérité que tu veux entendre ? Parce que si c’est vraiment ça, je ne ferais que répéter ce que tu sais déjà. Et si c’est autre chose que la vérité que tu espères, je ne peux rien faire pour toi.
– Tu ne me feras pas avaler tes mensonges ! Je ne suis plus une gamine, June ! Tu ne m’auras pas ce coup-ci !
– Je ne t’ai jamais eue. C’était bien le problème d’ailleurs…
– Tu crois vraiment que c’est le moment de jouer sur les mots ? demanda-t-elle en replaçant son index sur la gâchette. Je ne suis pas une de tes héroïnes, monsieur l’écrivain. Tu n’as plus d’emprise sur moi, c’est fini !
La jeune femme avait beau essayer de le cacher en clignant souvent des yeux, June voyait parfaitement les larmes embuer ses yeux. Il ne voulait pas qu’elle pleure. Il n’avait toujours voulu qu’une chose : qu’elle sourit. La voir pleurer lui était insupportable. Et pourtant, il savait qu’elle avait pleurer. Beaucoup pleurer même. Et par sa faute. Un long silence s’installa et June ne le brisa que lorsque ses mots furent tous parfaitement choisis.
– Je peux te poser une question, Alice ?
Elle hésita un instant avant d’acquiescer de la tête.
– Qui essaies-tu de convaincre ? Toi ou moi ?
La jeune femme ne répondit pas. Il prit alors une grande inspiration et se lança.
– Je te connais mieux que personne, Alice. Mieux que toi-même sans doute. Tu as peut-être réussi à berner les gens qui t’entourent aujourd’hui, mais pas moi. Je sais exactement qui tu es et qui tu n’es pas. Et en l’occurrence, tu n’es pas un assassin. Tu n’es pas là pour ça. Pourtant, Dieu sait que j’aimerais. Tu n’imagines même pas à quel point. Je n’attends que ça depuis des années, étant donné que je suis trop lâche pour en finir tout seul. Mais tu ne le feras pas.
Il fit une courte pause parfaitement calculée. Les premières larmes coulaient déjà sur les joues de la jeune femme. Il enchaîna.
– Ce n’est pas la vérité que tu es venu chercher ici, mais des chimères. Tu espères m’entendre dire que je t’ai quittée parce que je suis un sale égoïste qui prend son pied à détruire la vie d’une femme. Mais c’est faux, Alice. C’est faux et tu le sais. Je suis parti parce que tu ne m’aimais pas. En tout cas, pas comme je le souhaitais. J’étais sûrement la personne en qui tu avais le plus confiance et à qui tu tenais le plus. Mais tu ne m’aimais pas. Et vouloir me garder près de toi était aussi dangereux pour toi que pour moi. Si j’étais resté, j’aurais passé mon temps à essayer d’obtenir quelque chose que tu m’aurais sans doute donné en pointillé, entre deux amants. Tu comptais vivre ainsi combien de temps, Alice ? Combien ? Et combien d’hommes j’aurais vu passer à la place que je convoitais ?
Chaque mot claquait et résonnait dans la pièce, tels des coups de feu. June ne pouvait plus s’arrêter maintenant. En venant ici, elle avait ouvert une vanne que plus personne ne pourrait refermer tant qu’il y aurait quelque chose à évacuer. La jeune femme pleurait dorénavant à chaudes larmes  et n’arrivait plus à maintenir l’arme pointée correctement. Ses sanglots la faisaient tressauter, risquant de faire partir le coup à tout instant.
– Tu étais instable, Alice. Incapable d’aimer une personne plus d’un mois ou deux. Tu n’as commencé à envisager la stabilité comme une option que lorsque je suis parti. Tu as enfin compris que pour que quelqu’un reste près de toi, il fallait que tu lui en donnes envie. Je savais que tu avais besoin de ça, alors je te l’ai donné. Tu n’imagines même pas ce que ça m’a coûté. Mais c’était un mal pour un bien. Je regrette que ce se soit passé si violemment. Je regrette la manière, oui. Mais tu ne m’as pas laissé le choix. Tu faisais tout pour m’empêcher de partir. Tu ne voulais pas comprendre.
– Arrête, s’il te plait, supplia-t-elle entre deux hoquets.
– Alors oui je t’ai dit des horreurs, oui je t’ai fais croire que tu n’étais rien pour moi et que tu n’avais jamais compté. Oui, la personne en qui tu croyais le plus t’as abandonné sans même se retourner. Je sais que je t’ai fais souffrir plus que tu ne souffriras sans doute jamais. Je sais à quel point tu as eu mal. Mais tu sais quoi ? Si c’était à refaire, je referais la même chose.
– Tais-toi ! Je ne veux plus t’entendre ! cria-t-elle.
– Non ! hurla-t-il. Je ne me tairai pas !
Chaque larme qui glissait sur le visage d’Alice était pour June plus douloureuse que n’aurait pu l’être aucune balle de revolver. Mais il fallait en finir.
– Tu ne recommencera pas comme il y a cinq ans. Je ne te laisserai pas fermer les yeux une fois de plus et imaginer ce qui t’arrange. Tu ne te cacheras plus derrière toute cette haine que tu me voues. Tu veux me tuer pour ce que je t’ai fais ? Je t’en supplie, fais le. Je te le demande comme une faveur. Mais tu devras le faire en acceptant la vérité, pas sous des prétextes fantaisistes. Je t’ai abandonné parce que je t’aimais trop et pour rien d’autre ! Maintenant décide toi ! Tue moi ou va-t-en et ne reviens jamais ! Jamais, tu m’entends ?
La jeune femme avait jeté son arme par terre et pleurait le visage enfoui dans ses mains. June avait beau fermer les yeux pour ne pas la voir, n’entendre que les sanglots étaient tout aussi douloureux. Voire plus.
Combien de temps restèrent-ils ainsi ? Il ne le sut jamais vraiment. Au bout d’un long moment, les yeux toujours fermés à attendre l’exécution de sa peine, il l’entendit se lever de sa chaise et fouiller dans les tiroirs de la cuisine. Elle revint et coupa le scotch entravant les mains avant d’y glisser le couteau. Elle récupéra son sac, mais laissa le revolver. Sans dire un mot et toujours en pleurant, elle quitta la pièce, la maison et la vie de June.
Une fois libéré, il fit deux choses. La première fut de retourner dans le bureau et de brûler la seule photo d’Alice qui lui restait et qu’il avait regardé tant de fois. Le deuxième fut de poser le revolver sur sa table de nuit où il attendrait un ultime élan de courage.

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Un commentaire pour Alice et June

  1. Clélia dit :

    Tu le sais, je te l’ai déjà dit en off, ce texte m’a fait frissonner. Bon en fait, surtout la dernière phrase, qui a eu le même effet qu’une baffe glacée.

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