The Sense of Me

Parfois, il y a des textes que vous n’avez pas envie d’écrire. Parce qu’ils font trop mal, parce qu’ils vous obligent à ressasser des choses que vous aviez pris soin d’enfouir le plus profondément possible, parce qu’ils vous forcent à vous mettre à nu. Mais si un écrivain choisissait ce qu’il écrit, ça se saurait.

Je ne suis pas quelqu’un qui vit dans le regret pour la simple et bonne raison qu’il est impossible de mesurer les conséquences d’un choix plutôt qu’un autre.  Tout changement de l’un d’entre eux dans mon passé me conduirait dans une situation possiblement très différente de celle qui est la mienne. Or, même quand j’ai été dans les moments les plus sombres et durs de ma vie, je n’ai jamais souhaité qu’elle soit différente. Qu’elle s’arrête oui, mais pas qu’elle soit différente.

Pourtant je ne cesse d’être obsédé par la multitude de possibles qui ont traversé mon existence. Pas par envie, mais par simple curiosité intellectuelle. Je ne peux m’empêcher d’essayer d’imaginer ce que serait ma vie si j’avais continué mes études, si je ne m’étais pas marié, si je n’avais pas divorcé… Et quand je pense à tout ça, je me rends compte à quel point chacun de mes actes, aussi anodin soit-il au premier abord, peut-être lourd de conséquences. C’est comme réfléchir à la question de l’existence ou non des limites de l’univers, il y a de quoi se donner le tournis.

Je vois au moins deux raisons à cette obsession. La première est sans doute une déformation professionnelle. Après tout, inventer des vies, ce n’est jamais qu’une des définitions de la profession d’écrivain. Avec le temps, c’est probablement devenu un réflexe que je ne peux contrôler et mon cerveau ne se gêne pas pour me l’appliquer à moi-même. S’inventer d’autres  destins, c’est à la fois jubilatoire et un formidable exutoire. Peut-être qu’en faisant les choses différemment je serais devenu comptable, médecin, avocat, flic, voyou… Qui sait ? C’est un peu comme jouer la comédie tout seul, dans sa tête.

La deuxième raison est que ce procédé est un excellent moyen de se rassurer. Imaginer que tout aurait été pire en faisant les choses différemment, cela ne fait que vous conforter dans vos choix.

Pourtant ces derniers temps, j’ai beau savoir que le choix que j’ai fais il y a quelques mois est le bon, j’ai beau constater tous les jours que tout est bien mieux maintenant, je n’arrive pas à m’en réjouir. Parce que parfois le choix le plus évident, le plus raisonnable, celui qui apporte le plus de bonheur au quotidien, est incapable de rivaliser avec le fantasme que représente l’autre possibilité. Parce que parfois, on a envie de tout foutre en l’air et de ne plus réfléchir. Parce que parfois on voudrait simplement agir à l’instinct, quel qu’en soit le prix. Simplement prendre ce qui est là, sous vos yeux, sans se soucier des conséquences. Être véritablement égoïste juste une fois. Juste cette fois.

J’ai la sensation d’être une sorte d’Adam qui n’aurait pas mordu dans la pomme, qui passerait son temps à se dire qu’il a bien fait parce que sinon ça aurait été un beau bordel, mais qui ne pourrait s’empêcher d’avoir tout au fond de lui ce vide qui le dévore lentement mais sûrement. Ce vide qui lui rappelle à chaque instant qu’il est passé à côté de quelque chose. Quelque chose de beau, de dangereux, de chaotique. Quelque chose de délicieusement destructeur.

Parfois, il y a des textes que vous n’avez pas envie d’écrire. Parce qu’ils font trop mal, parce qu’ils vous obligent à ressasser des choses que vous aviez pris soin d’enfouir le plus profondément possible, parce qu’ils vous forcent à vous mettre à nu. Mais si je choisissais ce que j’écris, je ne serais pas un écrivain.

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2 commentaires pour The Sense of Me

  1. Marjorie dit :

    Un texte qui me parle beaucoup… Des fois, j’aimerais faire taire ce cerveau trop plein d’imagination….

  2. Jeremy dit :

    L’appel du vide c’est aussi ce qui nous rend humain au fond 🙂

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