Ascension

– Tu peux pas mettre autre chose ? cria Sophia à travers le salon pour essayer de couvrir la musique qui emplissait toute la maison, tout en fermant son peignoir de soie blanche.
Nu et en encore couvert de la sueur de leurs ébats, l’homme allongé sur l’immense canapé de cuir releva la tête.
– Comment ?
La jeune femme s’approcha de la table basse, se saisit de la télécommande et chercha quelques secondes parmi la ribambelle de touches avant d’appuyer sur le mute. Le silence reprit sa place dans la pièce.
– Je disais donc, tu ne peux pas mettre autre chose ?
– Pourquoi ? C’était très bien.
Sophia soupira en levant les yeux au ciel, ce qui eut le don d’énervé son amant. Il s’assit et planta son regard noir dans celui de sa partenaire.
– Oh ça va ! Pas la peine de le prendre comme ça, s’agaça-t-elle à son tour. J’y suis pour rien si tu écoutes de la musique de barbare. D’ailleurs je ne suis même pas sûr qu’on puisse app…
Elle n’eut pas le temps de terminer sa phrase qu’il lui saisit fermement la main, et l’obligea à s’asseoir près de lui.
– Est-ce que tu as écouté ? lui lança-il d’un ton sec auquel il ne l’avait pas habitué.
– J’aurais eu du mal à faire autrement ! Je suis sûr que tout le quartier a entendu !
– Je ne t’ai pas demandé si tu avais entendu. Je t’ai demandé si tu avais écouté.
– Oui bon c’est pareil…
Sophia vit une expression de quasi mépris tordre le visage harmonieux de son amant.
– Très bien, dit-il finalement d’une voix monocorde. Je crois qu’il est temps.
– Il est temps de quoi ? demanda-t-elle avec une petite pointe d’appréhension.
– Que tu apprennes à écouter.
– Qu’est-ce que tu racontes ? J’ai deux oreilles, je sais parfaitement écouter, merci.
– Oh vraiment ?
– Oui, vraiment !
– Très bien, prouve le moi.
Il lui prit la télécommande et appuya sur quelques touches. Le silence perdura quelques secondes puis les premiers bruits électroniques apparurent loin en fond avant de monter en volume. Sophia soupira de nouveau en faisant la mou et se résigna à attendre que ça passe. Au bout de trente secondes, la musique s’arrêta.
– Tu n’écoutes pas.
– Mais si j’écoute…
– Alors pourquoi tu as les yeux ouverts ?
– Je dois vraiment répondre à cette question ? pouffa-t-elle.
Mais cela ne l’amusa pas du tout. Il la sonda de nouveau du regard, comme s’il cherchait quelque chose au fond de son âme. Et soudain, il l’agrippa par les épaules et approcha son visage à quelques centimètres sans détourner ni même cligner des yeux.
– Est-ce que tu me fais confiance ? demanda-t-il avec enfin un sourire.
– Oui, répondit-elle sans arriver à masquer totalement son hésitation.
– Alors dans ce cas, je vais relancer le morceau, tu vas fermer les yeux et tu vas écouter. Mais tu vas réellement écouter. Je veux que tu le fasses comme jamais tu ne l’as fait. Je veux que tu écoutes comme si ta vie en dépendait. Comme si chaque son était une balle de revolver qui pourrait te tuer si jamais tu le ratais.
Il desserra son étreinte et posa sa main droite au dessus du sein gauche de sa partenaire.
– Je veux que tu écoutes avec ça. Laisse la musique entrer en toi. Laisse la faire son œuvre. Arrête de te débattre.
Déstabilisée par la tournure des évènements, Sophia resta comme paralysée pendant un moment qui lui sembla durer une éternité. Elle ne comprenait pas ce qui était en train de se passer. Pourtant, au fur et mesure que les secondes s’égrainaient, elle sentait la peur qui l’avait envahit dans une premier temps se dissiper. Comme si le regard fiévreux posé sur elle n’était plus une menace mais un réconfort. Finalement, elle fit un petit hochement de tête et ferma les yeux. Son cœur tapait fort dans sa poitrine alors qu’elle attendait presque impatiemment que la musique arrive.


Ce fut d’abord comme une onde. Un son modulé qui portait un rythme rapide et régulier de cymbale. Et alors que le son montait doucement, elle avait l’impression que son corps tombait, prenant de plus en plus de vitesse. Puis une distorsion s’invita dans l’harmonie et la chute de Sophia fut arrêtée nette. Elle était immobile, comme suspendu dans le néant. Mais cela ne dura qu’un très court instant. En effet, un riff de bass, tournant désormais en boucle, lui redonna de la vitesse. Cette fois elle avançait droit devant elle et lorsque des sortes de grelots de bois se firent entendre un paysage lui apparut. Là, tout autour d’elle s’étendaient d’interminables chaînes de montagnes aux pics enneigés, baignées dans un soleil radieux et surplombés d’un ciel bleu profond. Et elle volait. Elle traversait ce décor paradisiaque à vive allure, portée par la musique. C’est alors que des feux artifices éclatèrent dans le ciel au rythme des étranges sons qui apparaissaient puis disparaissaient presque aussitôt. Et soudain le cor. Sans avoir aucun contrôle sur elle-même, elle se mit à zigzaguer entre les sommets, franchissant des cols vertigineux, passant au-dessus d’infinie champs de neige, montant jusqu’au dessus des plus hauts sommets. Elle vit des ruisseaux coupés la pierre en deux, des nuées d’oiseaux consteller le ciel, des chutes d’eau créer des lacs, des ruines sans âge déchirées la nature. Pendant ce temps la bass, les grelots et le cor répétaient inlassablement leur boucle et Sophia ne voulait pas qu’ils s’arrêtent. Elle savait que tout disparaîtrait si cela arrivait. Elle était tellement bien, tellement sereine, tellement apaisée. A un moment donné, elle pensa que ce cruel instant était arrivé. Elle n’entendait plus que le cor et elle se sentait ralentir et se rapprocher du sol. Puis la bass réapparut suivit de peu par les grelots. Elle reprit de l’altitude et de la vitesse et cette fois elle se sentait enfin maîtresse de ses mouvements. Elle multiplia les pirouettes à vives allures en criant pour libérer toute sa plénitude. Mais cela ne dura pas. Tous les sons furent tout d’un coup étouffés et accompagnés d’un violent écho avant que tout ne s’arrête.
La jeune femme ouvrit lentement les yeux et reprit doucement contact avec la réalité. Son amant, qui n’avait pas bougé durant tout ce temps, la regardait et arborait le même grand sourire que quelques minutes plus tôt.
– Qu… Qu’est-ce que tu m’as fait ?
– Moi ? demanda-t-il en rigolant. Rien du tout. Tu as simplement écouté.

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