Au-delà du Triangle – Première Nuit – Chapitre 1

  • – Spielberg
    – Jackson
    – Cameron
    – Nolan
    – Mallick
    – Fincher
    – Lucas
    – N’importe quoi ! Aucun acteur digne de ce nom ne vendrait sa mère pour tourner avec Lucas !
    – C’est toi qui dis n’importe quoi ! Regarde tous les gens qui veulent être dans Star Wars !
    – Ah l’erreur de débutante ! Tu sais très bien que Lucas n’a plus rien à voir avec Star Wars ! Et tout le monde se fout de ce qu’il devient.
    De concert, Marie et Aaron se tournèrent vers Anna. La jeune femme les regarda tour à tour, impassible, avant de finalement s’adresser à la benjamine.
    – Désolée. Ça me fait mal de dire ça, mais il a raison. Évidemment que n’importe qui tuerait pour jouer dans un Star Wars… Mais pas spécialement dans un Lucas.
    Aaron bondit de sa chaise en exultant, déposa un gros smack bruyant sur la joue blanche et douce de l’arbitre, avant de toiser Marie avec un air supérieur.
    – Alors ? J’écoute fillette…
    La perdante marmonna quelque chose d’incompréhensible.
    – Pardon ? Je n’ai pas compris. Loud and clear, please ! Oh attends !
    Le gagnant saisit son sac à bandoulière noir posé sur l’étroit bureau et en extrait un petit appareil photo numérique noir. Il appuya sur un bouton pour l’allumer et le tendit à Anna.
    – Filme cet instant historique où enfin la vérité va être énoncée à la face du monde.
    – Non, non, non ! Ça ne faisait pas parti du pari, protesta mollement Marie tout en sachant parfaitement qu’elle n’obtiendrait pas gain de cause ce coup-ci.
    – Trêve de simagrées. Soumets-toi, être inférieur !
    Anna lui donna instantanément un coup de pied réprobateur dans la jambe tout en le foudroyant du regard avec ses magnifiques yeux verts. Marie ne remarqua rien, trop humiliée à l’idée de ce qui allait se passer. Elle respira un grand coup avant de regarder Aaron en face et d’annoncer en serrant les dents :
    – C’est toi qui t’y connais le mieux en cinéma…
    Il lui tapota sur la tête tel un maître sur la tête de son chien.
    – Tu vois quand tu veux ! Mesdames et messieurs, remercions tous Marie pour avoir enfin reconnu cette évidence, ajouta-il en regardant l’objectif.
    La jeune femme baissa la tête, visiblement marquée par sa défaite.
    – Ce que j’aime chez toi, c’est ton triomphe modeste…, soupira Anna en rangeant l’appareil photo. Il a quand même fallu dix quiz différents pour vous départager. Sans oublier qu’elle n’a que dix-neuf ans et donc quatorze de retard à rattraper sur toi en matière de visionnage de films. Si ça avait été un concours à handicap, elle t’éclatait à plate couture.
    Aaron resta bouche bée de longues secondes.
    – Je m’en fous, j’ai gagné ! répondit-il finalement en entamant une petite danse de victoire.
    La porte de la petite pièce s’ouvrit à cet instant et une petite femme aux cheveux poivre et sel entra, les mains prises par une petite boîte en fer.
    – C’est quoi cette danse de Saint Guy ? lança-t-elle en riant.
    – Bonjour Marie-Christine, salua Anna d’une petite voix et d’un geste de la main.
    – MC ! s’écria Marie en se jetant dans les bras de la vieille femme. Cet énergumène me persécute.
    – Oh là, doucement. Qu’est-ce que ce criminel récidiviste a encore fait ?
    – Moi ? Rien du tout ! Cette enfant vient juste d’avoir une illumination cosmique. Regarde et écoute.
    Aaron reprit son appareil photo et le passa en mode lecture pour jouer la vidéo tout juste enregistrée.
    – Hey ! Mais c’est quoi cette connerie ? Elle est où ?
    Il releva aussitôt la tête pour regarder Anna.
    – Traîtresse ! Tu me paieras ça !
    – Mon héroïne !
    Marie quitta les bras de Marie-Christine pour se jeter dans ceux de son amie. Même si Anna tenta de le cacher derrière ses long cheveux roux gaufrés, sa peau diaphane trahit un rougissement qu’Aaron remarqua aussitôt.
    – Bon, je comprends rien à vos histoires les enfants. Faites moi donc une petite place que je puisse ranger la caisse.
    La caissière se faufila entre les jeunes gens pour atteindre le petit placard au fond de la pièce. Elle l’ouvrit pour y glisser la boîte en fer contenant la recette de la journée et le fond de caisse.
    – Y a du monde ce soir ? demanda Aaron.
    – Non, pas vraiment. Quinze personnes en salle une et huit en salle deux.
    – Projectionniste, un métier d’avenir… Et c’est pas le beau temps qui va attirer les spectateurs.
    – Je vais vous laisser, il faut que je rentre, annonça Marie. J’ai encore un TD à terminer.
    L’étudiante embrassa les deux femmes avant de s’arrêter devant Aaron et de le regarder dans les yeux.
    – Toi, tu mérites même pas que je te dise au revoir ! annonça-t-elle faussement fâchée.
    – Comme tu veux, lâcha-t-il désinvolte avec un petit sourire narquois au coin de la bouche. De toute façon, j’évite le contact avec les perdantes.
    Marie lui balança un violent coup de poing dans l’épaule.
    – Hé ! Mais t’es pas bien !
    – T’es chiant !
    Furieuse, la jeune femme quitta le bureau en bousculant Marie-Christine.
    – Elle est folle, elle m’a fait mal !
    La vieille femme ne dit rien, mais secoua la tête en signe de désapprobation.
    – Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? s’étonna Aaron en se massant l’épaule.
    Anna se planta dans un coin du bureau, le visage fermé. La vieille femme se dirigea à son tour vers la porte. Elle s’arrêta juste avant de sortir et se tourna vers Aaron.
    – Tu travailles toute la semaine c’est ça ?
    – Oui, répondit-il sèchement.
    – A demain alors. Ah, j’ai eu le patron au téléphone tout à l’heure. Il faut que tu laisses tes clés dans la boîte au lettre, il en a besoin pour une histoire de double. J’ai pas bien compris.
    – Ok
    – Et excuse toi auprès de la petite. Bonne nuit les jeunes.
    – A demain.
    La vieille femme passa la porte et disparut dans la pénombre de la salle de projection. Anna restait dans son coin, les dents serrées.
    – Si c’est pour faire la gueule, tu peux partir aussi… cracha Aaron en s’asseyant sur la chaise disposée devant le bureau.
    Enervé plus qu’il ne le voulait vraiment, il saisit la souris de l’ordinateur et s’en servit pour mettre de la musique. Rapidement une voix plaintive et suave s’échappa des petites enceintes situés autour de l’écran. Il ne put empêcher son regard de se porter de nouveau vers Anna qui fixait la porte devant elle. Chaque fois que ses yeux tombaient sur elle, inlassablement il la parcourait et la détaillait comme si c’était leur première rencontre. Sa chevelure pareille à un brasier, son visage aux traits aiguisés, ses yeux d’un vert puissant et farouche, ses petits seins se laissant deviner à travers son tee-shirt noir moulant, tout comme ses hanches fines au dessus de la taille basse de son jean… Et en plus de tout cela, elle était en colère. Sa moue ne la rendait que plus désirable. Aaron n’avait qu’une envie lorsqu’elle était dans cet état : lui faire l’amour. Soudain, elle se tourna vers lui. Sans rien dire, mais sachant parfaitement à quoi il pensait, elle s’approcha tout près de lui tout en plongeant son regard dans le sien avant de lui caresser doucement la joue. Abasourdi par ce qui était en train d’arriver, il ne sut ni quoi dire, ni quoi faire et se laissa donc guider. Lentement, elle se baissa pour approcher ses lèvres. Aaron ferma les yeux et… hurla de douleur.
    – What’s the fuck !?
    Anna venait de lui attraper l’oreille gauche et la tordait autant qu’elle le pouvait tout en saisissant le téléphone portable se trouvant dans la poche avant droite de son jean à l’aide de sa main libre.
    – Appelle Marie. Maintenant, ordonna-t-elle d’une voix calme et monocorde en tendant l’appareil. Et je te préviens, la prochaine fois que tu lui parles comme ça, c’est pas l’oreille que j’attrape. Capice ?
    – D’accord, d’accord, je l’appelle, abdiqua-t-il aussitôt, la tête penchée pour tenter de soulager la douleur.
    Anna continua sa petite torture quelques secondes supplémentaires pour être certaine de s’être bien faite comprendre, puis lâcha prise. Elle recula pour s’appuyer de nouveau contre le mur et croisa les bras sans quitter Aaron du regard.
    – Putain, c’est la pleine lune ce soir ou quoi ? marmonna-t-il en massant doucement l’oreille endolorie.
    – Quelque chose à dire ?
    – Non, rien, j’appelle.
    Il baissa le volume de la musique s’échappant des petites enceintes et composa le numéro de Marie qui décrocha au bout de deux sonneries.
    – Non, c’est pas Anna. Attends ! Raccroche pas ! Je voulais te présenter mes excuses. J’ai été trop loin tout à l’heure, j’aurais pas dû.
    Anna lui fit signe de la main de continuer.
    – C’était idiot de ma part, tu sais comment je suis… Oui con, voilà. C’est le mot que je cherchais.
    – Invite la à manger, souffla la jeune femme.
    Aaron eut la mauvaise idée d’adopter un air renfrogné à l’évocation de cette idée. Anna s’approcha à nouveau de lui d’un air menaçant.
    – Ecoute, qu’est-ce que tu fait demain midi ? demanda-t-il précipitamment. Je pourrais passer te prendre à ta pause déjeuner histoire qu’on aille manger quelque part tous les deux. Ok, je serais là à midi trente. Bisous et bonne nuit. A demain.
    Le projectionniste rendit le téléphone à sa propriétaire qui s’autorisa enfin un sourire. Un sourire moqueur qui était en train de se transformer en rire.
    – T’as vraiment cru que j…
    – Ca va, pas de commentaire s’il te plaît. T’as eu ce que tu voulais, fous moi la paix maintenant.
    – T’es aussi mauvais perdant que mauvais gagnant, constata Anna en enfilant son blouson en cuir. Tu finira tout seul.
    – Peut-être que ça m’évitera de me faire emmerder par une pisseuse et une lesbienne à longueur de temps.
    La jeune femme se contenta pour toute réponse d’un doigt d’honneur et Aaron eut juste le temps de l’entendre marmonner « connard » avant que la porte ne claque. Il remonta aussitôt le son et changea de piste pour s’occuper l’esprit. Les sons électroniques accompagnant l’orchestre et la petite voix laissèrent rapidement leur place à de gros riffs de guitare. Il se tourna vers la vitre à sa droite et jeta un œil à l’écran de contrôle situé dans la cabine de projection jouxtant le bureau. Les images des caméras de surveillance de tout le cinéma se succédaient sans fin. La dernière séance était commencée depuis une bonne demi-heure maintenant et tout semblait en ordre. Les films pour le reste de la semaine étaient déjà prêts, la cabine et le bureau étaient rangés, les distributeurs de confiseries étaient remplis… Il ne lui restait pas grand-chose pour se changer les idées. Finalement, il se leva de sa chaise pour faire un contrôle de routine. Une fois la porte franchie, la luminosité et la musique du bureau furent aussitôt remplacés par la pénombre de la cabine et le vacarme de la ventilation. Aaron s’approcha du projecteur numérique et se pencha pour jeter un rapide coup d’œil à travers le hublot de projection. L’image était numérique était nette et parfaitement lumineuse. Il se releva et se tourna vers l’écran informatique disposé sur la droite du projecteur. Il restait encore quatre vingt dix minutes avant la fin du film. Plus par acquis de conscience qu’autre chose, il monta le volume du retour son. Aussitôt la bande son se fit entendre. Il tourna donc le bouton dans l’autre sens avant de quitter la pièce par le couloir opposé, après avoir contourné les plateaux de projection recyclés en étagères et le projecteur trente-cinq millimètres, désormais obsolètes.
    Contrairement à beaucoup de ses collègues plus vieux, Aaron ne regrettait pas tant que ça la pellicule. Il n’était pas dans le métier depuis longtemps, mais bien assez pour s’être débattu avec des films abîmés au-delà du regardable, avec des projecteurs au bout du rouleau et s’être trimballé des centaines de marmottes au poids plus que certain. L’arrivée du numérique avait clairement changé beaucoup de choses et provoqué beaucoup de licenciements, mais il n’arrivait pas à se dire que c’était une mauvaise chose pour autant. Il traversa rapidement l’étroit couloir séparant les deux cabines et procéda aux mêmes vérifications. Tout allait bien. Sauf lui.
    Le téléphone dans la poche de sa veste se mit à sonner et vibrer avant qu’il ne puisse se lamenter plus avant sur son sort. Il hésita un instant. Il n’avait pas spécialement envie d’entendre ou de lire un message d’insulte venant d’Anna… Mais finalement, il s’en saisit et le nom affiché sur l’écran lui redonna le sourire. Il décrocha tout en retournant s’installer dans le bureau.
    – Bonsoir Johanna
    – Coucou toi. Comment ça va ?
    – On a connu mieux, à vrai dire. Et toi ?
    – Bah écoute, moi ça va. La séance se passe bien ?
    Aaron comprit aussitôt que quelque chose n’allait pas. Johanna n’était pas du genre à balancer ces banalités et elle savait parfaitement qu’il détestait qu’elle fasse semblant de s’intéresser à son métier. Sa voix transpirait la nervosité.
    – Heu oui, pas de soucis particulier. Johanna, qu’est-ce qui se passe ?
    – Rien, rien, je t’assure, répondit-elle un peu trop rapidement. On s’est pas vu depuis dix jours alors je voulais prendre des nouvelles. Tu vas toujours chez tes potes ce week-end ?
    Et il sut. Le moment tant redouté était arrivé.
    – Johanna…, soupira-t-il. Avant que tu ailles plus loin, je te préviens, j’ai passé un début de soirée de merde et je ne suis pas d’humeur à supporter des jérémiades Donc, je te conseille de réfléchir à deux fois à ce que tu vas dire, puis de tourner sept fois ta langue dans ta bouche avant de parler.
    – Ça fait longtemps que j’y réfléchi et je sais ce que j’ai promis, mais…
    – Attention Johanna. Fais très attention…
    – S’il te plaît, écoute moi, supplia la jeune femme. Laisse moi venir avec toi, juste cette fois. Si ça se trouve tu…
    – Vous vous êtes donnée le mot c’est ça ? cria Aaron dans le téléphone. Vous avez toutes décidé de me faire chier ce soir ? Non Johanna, tu ne peux pas venir avec moi et tu le sais.
    Des pleurs commencèrent à sortir de l’écouteur.
    – Ah non, pas le chantage aux larmes en plus !
    – Excuse moi. Je suis désolée, je ne sais pas ce qui ma pris. Je n’aurais pas dû.
    – Effectivement, tu n’aurais pas dû, confirma Aaron qui ne décolérait pas. Je vais raccrocher et tu peux effacer ce numéro de ton répertoire, c’est terminé. Adieu.
    Il ne put réprimer un cri de rage primaire et eut juste assez de lucidité pour ne pas balancer sont téléphone à travers la pièce. Il avait été clair dès le début avec Johanna, comme avec toutes les femmes qui lui plaisait. Il était hors de question pour lui de mélanger sa vie sentimentale et sa vie sociale. Lorsqu’ils se voyaient, ce n’était qu’en amoureux et seulement lorsqu’ils en avaient envie tous les deux. Il ne voulait pas entendre parler de vie de couple ou d’installation chez l’un ou chez l’autre. Et ce que chacun faisait de son côté ne regardait pas l’autre. Elle savait tout cela parfaitement et l’avait accepté, comme d’autres avant elle. Mais ça finissait invariablement de le même façon. Il ne forçait pourtant personne. D’autres avaient refusé et, au final, il avait beaucoup plus d’estime pour ces femmes là. Au moins, elles savaient ce qu’elles voulaient. Il éteignit son téléphone, sachant pertinemment ce qui allait se passait s’il le laissait allumé.
    Il se sentit soudain vide et ce n’était pas bon du tout. Il fallait qu’il réagisse rapidement. Il décida de se réfugier vers la seule chose qui lui restait dans ces moments là. Il se réinstalla à la chaise du bureau et se connecta sur son blog pour y écrire un nouveau billet. Il hésita de longues minutes avant de commencer à taper, puis finit par se lancer. Comme à chaque fois, les mots venaient difficilement. Il écrivait, relisait, effaçait, réécrivait, relisait encore, recommençait depuis le début… Les larmes n’aidaient pas. Finalement, une fois qu’il en eut terminé, il relut le tout. Satisfait de sa prose Aaron publia le billet. Il consulta l’heure sur la grosse pendule blanche à aiguille accrochée au mur à sa gauche. Il était près de onze heure trente. Sur l’écran de contrôle, les images montraient un hall d’entrée vide et des écrans de cinéma éclairés. Il était temps de rentrer.
    Avant de commencer à tout éteindre, il fit un tour dans les deux salles pour vérifier que tout était propre et en ordre, ce qui, pour une fois, était le cas. Il remonta alors en cabine et éteignit méthodiquement tous les appareils un par un avant de faire de même avec toutes les lumières. Il verrouilla les portes arrières et celle donnant accès au bureau à double tours avant de se diriger vers le hall d’entrée. Le silence et le calme ambiant, renforcés par l’épaisse moquette grise au sol, lui faisait du bien après le chaos de la soirée. Il aimait beaucoup faire la fermeture du cinéma de façon générale. Se promener ainsi dans ces couloirs et ces salles sans âme qui vive lui donnait l’impression d’être enfin seul au monde. Sans plus avoir à se soucier de qui ni de quoi que ce soit. Cela ne durait que quelques minutes, le temps de parcourir la distance entre la cabine et l’entrée, mais ces quelques instants lui étaient devenus indispensables pour arriver à supporter le reste de la journée.
    Il franchit la dernière volée de marche et se retrouva dans l’immense hall. Le cinéma se situait au sous-sol d’un grand bâtiment communal regroupant la salle des fêtes au rez-de-chaussée et la médiathèque répartie sur les deux étages supérieurs. Si chaque partie disposait de sa propre entrée, le hall, situé à un angle du bâtiment, était complètement ouvert jusqu’au toit. Les deux immenses verrières constituant les murs extérieurs transformaient le lieu en fournaise dès que le soleil avait le malheur de faire son apparition. Et même à cette heure, c’était tout juste supportable, surtout après une journée à profiter de la climatisation de la cabine projection. Aaron desserra le nœud de sa cravate noire et ôta son chapeau de feutre pour éponger la transpiration naissante sur son crâne rasé, à l’aide d’un kleenex tiré de la poche de sa veste. Il pénétra ensuite dans ce qu’il fallait bien appeler la cage de plexiglas où la pauvre Marie-Christine accueillait les clients et vendaient les billets. C’était pire qu’un four. Il se pressa pour éteindre les lumières extérieurs et l’ordinateur, puis ressortit avant de fermer à clé la cage, puis la porte d’entrée du cinéma. Dehors, l’air était à peine plus respirable. Il faisait une chaleur étouffante depuis plus d’une semaine maintenant et ce n’était sans doute pas étranger à la dispute de ce soir. La température ne baissait pas la nuit et tout le monde commençait à manquer de sommeil et à être sur les nerfs. Il glissa le gros trousseau de clé dans la fente servant de boîte aux lettres comme le lui avait demandé Marie-Christine puis monta les quelques marches le séparant du niveau de la rue. Une véritable purée de pois s’était installée. Il ne voyait pas à plus de cinq mètres devant lui.
    – Ça va être joyeux le retour…, grommela-t-il.
    Il commença à faire le tour du bâtiment pour rejoindre sa voiture garée à l’arrière. La place centrale de la commune, pour ce qu’il en voyait, était un vrai désert. Même si ce n’était pas particulièrement étonnant, quelque chose le gênait. Était-ce l’étrange lumière orangée des lampadaires diffusée par le brouillard ? Ou bien l’absence de bruit en dehors de ceux, étouffés, de ses propres pas ? Il n’arrivait pas à le déterminer et ça ne faisait que renforcer son malaise. Presque sans qu’il s’en rende compte, son allure s’accéléra. Arrivé au coin du bâtiment, il s’arrêta. Sa voiture n’était pas là.
    – Qu’est-ce que c’est que cette connerie encore ?
    Il tourna la tête à droite et à gauche, mais le brouillard n’aidait pas à repérer quoi que ce soit. Il repensa à son arrivée dans l’après-midi. Il était quasiment sûr de s’être garé là. Il décida par acquis de conscience de faire tout le tour du cinéma. Tout en marchant, il réfléchit au différentes possibilités, mais, hormis un vol, il ne voyait pas grand-chose d’autres. Même une sournoise vengeance d’Anna était hautement improbable. Il était le seul à avoir les clés et il voyait mal la jeune femme forcer la serrure ou casser une vitre, même sous le coup de la colère. Au bout de deux minutes, il se retrouva à son point de départ, bredouille. Pas de véhicule. Pas plus le sien qu’un autre d’ailleurs. Il fallait se rendre à l’évidence : on lui avait dérobé sa voiture.
    – Putain de journée de merde.
    Il ne lui restait plus qu’à appeler la gendarmerie. Il sortit son téléphone de sa poche et le ralluma. Il composa son code PIN et attendit quelques secondes que l’appareil se connecte au réseau. En vain. Il se déplaça de quelques mètres, mais le « urgences seulement » ne disparut pas. Il sentit une profonde rage monter en lui.
    – Mais bordel de merde, c’est pas possible ! hurla-t-il soudain.
    Il lui fallut de longues minutes pour retrouver son calme. Il n’avait plus les clés du cinéma, il ne pouvait pas y retourner. Il habitait à plus de trente kilomètres de là, il était hors de question qu’il rentre à pied. Les cabines téléphoniques étaient devenus aussi rares que les clients du cinéma en ce moment. Il se sentait affreusement con : il ne savait pas quoi faire. Il n’allait quand même pas taper à une porte au hasard à presque minuit.
    Le boulanger. Le mot surgit dans son cerveau tel un diable sortant de sa boîte. Il avait dû commencer sa fournée. Aaron lui rendait de temps en temps visite lorsqu’il débauchait et qu’il avait eut la flemme de manger entre deux séances. La boulangerie se trouvait de l’autre côté de la rue passant devant l’entrée du cinéma. Il revint donc sur ses pas et traversa la chaussée.
    – Qu’est-ce que…
    Normalement, il aurait dû se trouver devant une vitrine légèrement teintée sur laquelle aurait dû être écrit en gros et en rose bonbon « Boulangerie – Pâtisserie du Centre ». A droite et à gauche, il y aurait dû y avoir une succession de commerces, tous surmontés de logements. Au lieu de ça, il n’y avait… rien. Aaron avança de quelques pas pour être sûr, mais seul le brouillard s’offrait à lui. Il marchait sur ce qui semblait être un trottoir pavé sans fin. Il s’arrêta pour se ressaisir. Il avait dû se tromper et ne pas traverser du bon côté.
    – J’en connais deux qui vont bien se foutre de ma gueule demain…
    Il fit demi-tour pour revenir vers l’entrée du cinéma, mais la rue semblait avoir disparu également. Il se mit à courir droit devant lui. Il ne voyait, ni ne rencontrait rien. Juste ce fichu brouillard. Il changea plusieurs fois de direction, aléatoirement. En vain.
    – Hé ho ! Y a quelqu’un ? cria-t-il tout en continuant de courir.
    Il s’arrêta soudain en se rendant compte que sa voix ne résonnait pas. C’était comme si les sons s’éteignaient aussitôt sortis de sa bouche. Aaron était plutôt du genre terre à terre et ne cédait pas facilement à la panique, mais même pour lui ça commençait à faire beaucoup. Il fallait qu’il reprenne le contrôle de la situation. Il ferma les yeux et prit plusieurs profondes respirations.
    – Tu es juste perdu, lança-t-il à haute voix. Tout va bien. Ressaisis toi.
    Il rouvrit les yeux. Pendant une seconde, il crut que tout était revenu dans l’ordre. Le brouillard avait disparu et il se trouvait bien devant une vitrine. Mais à l’intérieur, il n’était pas question de pâtisserie. Seulement une rangée de cadavres d’enfants suspendus à des crocs de boucher fixés au plafond. La soudaineté de cette vision d’horreur grotesque le pétrifia. Il était incapable de détacher son regard de ce spectacle au-delà du monstrueux. Chaque corps était nu et de profil, le crochet planté dans la mâchoire inférieur. Il s’agissait de cinq fillettes au crâne rasé et à la peau grisâtre, couvertes de longs filets de sang partants de la seule blessure visible. Le léger balancement des corps était le seul mouvement perceptible dans cette petite boutique des horreurs. La vitrine était vierge de toute inscription et l’intérieur n’était qu’une grande pièce vide aux murs carrelés, sales et verdâtres. Aaron sentit quelque chose bouger. Il lui fallut quelques secondes pour se rendre compte que, désormais, les fillettes l’observaient du coin de leurs grands yeux vitreux. Elles levèrent lentement leurs bras frêles pour saisir à pleines mains la chaîne supportant leur poids. Avec une facilité déconcertante, elles s’extirpèrent une à une de leur crochet et se laissèrent retomber au sol, avant de fixer Aaron. Il se rendit alors compte qu’elles étaient toutes les cinq parfaitement identiques. Pas comme des quintuplés, mais bien tels de parfaits clones. Leurs joues affreusement creusées, leurs regards vide et leur corps maladivement maigre et parfaitement glabre ne permettait pas de leur donner un âge certain. Elles restaient là, immobiles, impassibles, comme si elles attendaient quelque chose de sa part. Aaron luttait contre lui-même. Tout son être lui hurlait de s’enfuir, mais il n’y arrivait pas, tout à la fois fasciné et terrifié. Après un laps de temps interminable, un sourire sembla se dessiner sur le visage des fillettes. C’est en tout cas ainsi qu’il interpréta le rictus formé par leur bouche aux dents toutes aiguisées et pointues comme des lames de couteau. Un sourire vicieux. Sans crier gare, une des fillettes se jeta de ton son poids et la tête la première contre la vitrine. Le projectionniste hurla de terreur et tomba à la renverse. Bientôt, les quatre autres corps décharnés imitèrent le premier. La vitrine tremblait dangereusement à chaque coup de boutoir. Cette fois, Aaron n’eut aucun mal à partir en courant. Il était dans une rue qu’il ne reconnaissait pas. De chaque côté, quelques boutiques ça et là ponctuaient un alignement de vieux immeubles à un ou deux étages. Tous les volets étaient fermés et aucune lumière ne s’échappait de leurs interstices. Le seul éclairage provenait de rares lampadaires blafards. Au bout d’à peine cinquante mètres de course, il entendit la vitrine voler en éclat, puis de terribles cris déchirants, suraigus et distordus s’élevèrent derrière lui.
    – Au secours ! Y a quelqu’un ? hurla-t-il à s’en déchirer les poumons.
    Il s’arrêta devant une porte au hasard et y frappa à grands coups de poings et de pieds.
    – Ouvrez moi ! S’il vous plaît !
    Il jeta un coup d’œil en direction de la boulangerie et vit cinq petites silhouettes avancer vers lui en courant. Leur démarche claudicante aurait sûrement fait beaucoup rire Aaron en d’autres circonstances. Là, elle ne faisait qu’amplifier la peur viscérale qu’il éprouvait face à ces cadavres ambulants. N’obtenant aucune réponse à ses appels, il reprit sa fuite en avant. La rue continuait sans fin, droite et ininterrompue. Il n’avait d’autre choix que de la suivre. Les abominables hurlements s’enchaînaient et se répondaient, l’empêchant de réfléchir. Il fallait pourtant qu’il se reprenne, sa condition physique ne lui permettrait pas de tenir ce rythme bien longtemps. Les portes fermées des habitations et les rideaux tirés des magasins se succédaient inlassablement et Aaron commençaient à avoir le souffle court lorsqu’il aperçut loin devant un monument érigé sur une place relativement plus éclairée que la rue. Sans vraiment savoir comment, il réussit à accélérer sa course. Il voyait ce qui semblait être une imposante colonne grandir à vue d’œil au fur et à mesure qu’il s’en approchait. Si ce changement de perspective commença par le rassurer, l’étrange objet devint de plus en plus menaçant. Sa taille était réellement cyclopéenne et, lorsqu’il fut assez près pour en distinguer des détails, le projectionniste s’arrêta net. Là, devant lui, la colonne palpitait. Couverte de chair dépecée et parcourue d’innombrables veines entremêlées, elle avait l’air d’une immense excroissance vivante et cylindrique pointant vers le ciel. Un cœur invisible y faisait circuler un sang glaireux et maladif. Aaron sentit un haut-le-cœur l’envahir, d’une part à cause de cette vision cauchemardesque et d’autre part par sa fuite effrénée. Il réussit à retenir sa bile et se retourna pour essayer de voir où en étaient ses poursuivantes tout en prenant de profondes et bruyantes respirations pour tenter de retrouver son souffle. Les cris n’étaient plus audibles et plus rien ne semblait bouger dans le rue d’où il venait. Il attendit ainsi de longues minutes. Il cherchait une explication logique à tout ce qui était en train de se passer, mais la seule qu’il trouvait était qu’il dormait profondément dans le bureau du cinéma. Mais même cela n’avait aucun sens. Jamais un de ses rêves ou de ses cauchemars n’avaient eu l’air aussi réel. Il se rappela alors d’une vieille idée reçue voulant qu’on ne pouvait ressentir d’odeur lors d’une rêve. Il prit une grande bouffée d’air par les narines. Il fut alors submergé par des effluves de purulence et de moisi. Cette fois, il ne put empêcher son corps de protester et vomit par terre bruyamment. La vive brûlure à l’œsophage qu’il ressentit au passage du liquide blanchâtre lui passa l’envie de se pincer. Mais alors, s’il ne rêvait pas…
    – … qu’est-ce que c’est que ce merdier ? murmura-t-il.
    Aaron sentit la colère montait en lui. Il ne supportait pas de ne pas comprendre, pas plus que de ne pas avoir le contrôle total sur ce qui lui arrivait. Tout cela ne pouvait être qu’une mauvaise blague très sophistiquée.
    – Y a quelqu’un ? hurla-t-il, fou de rage. Ça ne fait rire que vous vos conneries ! Montrez-vous !
    Mais la rue était désespérément vide et seul l’écho de sa propre voix, répercutée par les vieux murs salis et craquelés autour de lui et par le goudron usé de la route sous pied, lui répondait. Désespéré, il se tourna vers la colonne turgescente et décida de s’en approcher.
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