La jeune femme qui regardait le passé

Il y a relativement peu de choses auxquelles j’attache vraiment d’importance. Parmi elles, on trouve la musique. Je passe mon temps à en écouter. Partout où c’est possible. J’avais entendu il y a quelques années un sociologue dire, au sujet de la multiplication des gens écoutant de la musique dans la rue, casque vissé sur les oreilles, que c’était une manière de mettre en scène sa propre vie. Et je suis assez d’accord avec ça. C’est également un excellent moyen d’échapper à une tâche répétitive en laissant son imagination dériver au gré des notes.

Pourtant, je sais qu’il y a des gens qui détestent ça, voire pire, qui y sont indifférents. Rien que l’idée me file des frissons de terreurs, mais si une telle personne me lit, j’aimerais essayer de la convaincre de porter un peu plus d’attention à ce qui traverse ses oreilles. Et pour ça, je ne vois rien de mieux qu’un regard.

Il y a quelques années (pour être franc je suis incapable de retrouver l’année exacte), j’étais à une soirée de réveillon du nouvel an chez un ami. Nous étions un peu plus d’une vingtaine dont une bonne moitié que je ne connaissais pas. Bref, le genre de soirée que je déteste. Je n’aime pas quand il y a trop ou pas assez de gens (trop pour être tranquille et pas assez pour passer totalement inaperçu), je n’aime pas être en présence d’inconnus et je n’aime pas le small talk (s’il y a des anglophobes dans la salle, il s’agit d’une expression désignant les sujets de conversations bénins qu’on utilise pour meubler, genre la météo ou l’invariable et horripilant « Ça va ? »). Heureusement, notre hôte avait eu l’excellente idée de me demander de ramener mon matériel pour Guitar Hero. J’ai donc pu passer la majorité de la soirée à jouer ou à faire jouer, tout en écoutant de la (bonne) musique. Et franchement, jouer un morceau repris en coeur par une vingtaine de personne, cela donne des sensations indescriptibles. Je ne saurais sans doute jamais ce que ça fait d’être sur une vraie scène, mais sans doute que ce que j’ai vécu ce soir là est ce qui s’en rapproche le plus. Mais je digresse.

En fin de soirée, une jeune femme s’est installée à quelques mètres de moi et a regardé jouer le « groupe ». Je ne la connaissais pas et pour être franc je n’ai pas vraiment prêté attention à elle sur le coup. Au bout d’un moment, alors que nous faisions une pause et que je parcourais la liste des morceaux pour choisir le suivant, elle s’est approchée de moi.

– Excuse moi, est-ce que tu peux jouer « Orion » s’il te plait ?

Surpris, j’ai levé le nez du grand écran de télévision pour faire face à mon interlocutrice. Les femmes qui connaissent et aiment Metallica ne sont pas légion, mais celle qui connaissent autre chose que Nothing Else Matters sont encore moins nombreuses. Il y avait quelque chose de pressant dans sa voix, de presque suppliant. Je ne voyais pas pourquoi je lui aurais refusé ça, je me suis donc exécuté.

Heureusement pour elle, le morceau n’est pas trop compliqué dans le jeu, ça m’a évité de trop le massacrer (je suis loin d’être un cador à Guitar Hero). Il est d’ailleurs assez répétitif et il est donc relativement aisé de le jouer tout en jetant des coups d’oeil autour de soi. Ce que j’ai fais à plusieurs reprises. Et je pense que je n’oublierais jamais le regard de cette jeune femme durant ces 8’28 ». Ses yeux brillaient comme rarement et, s’ils étaient tournés vers l’écran, il ne faisait aucun doute qu’ils portaient bien plus loin. Elle regardait quelque chose dans le passé, quelque chose d’assez puissant pour lui faire oublier où et avec qui elle était. Je pense qu’à cet instant, la maison aurait pu s’écrouler, elle ne s’en serait pas rendu compte du moment que la musique n’était pas interrompue. Quel que soient les souvenirs attachés à ce morceau instrumental, le simple fait de l’entendre ont suffit à la ramener en arrière. Seule le musique est capable d’un tel prodige sur une aussi longue période. Une fois le morceau terminé, elle est retournée avec ses amis. Je ne lui ai pas posé de question, je n’ai pas cherché à savoir qui elle était et je ne l’ai jamais revue. Mais elle m’a offert à travers ce regard intense quelque chose que je chérirai à jamais.

Alors toi qui me lit et qui n’apprécie pas la musique à sa juste valeur, dépêche toi de te créer des souvenirs qui lui sont liés, et n’oublie jamais la jeune femme qui regardait le passé.

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3 commentaires pour La jeune femme qui regardait le passé

  1. Clélia dit :

    La musique est toujours présente dans ma vie. Alors que je ne supporte pas d’écouter de la musique dans la rue avec un casque (je préfère m’imprégner des bruits de mon environnement), je m’arrêterai toujours devant un musicien de rue, un chanteur etc. Prendre le métro à Paris me prend toujours du temps car je suis capable de m’arrêter pendant de longues minutes pour écouter, les artistes, amateurs ou professionnels, qui s’y produisent. Dans ma vie, à ce jour, sont gravés deux moments forts de musique :
    – Le premier dans le RER. Je venais d’enchainer 4 épreuves orales de concours dans le 5ème arrondissement et rentrais en banlieue où je logeais. A une station, un homme est monté dans le train, accompagné d’une boîte à rythme fabriquée « maison » (j’ai cru apercevoir une fourchette qui servait dans le circuit électrique) et d’un violon électrique. Enjoué, il s’exclama « Mesdames et Messieurs, Mousique ! » (il avait un petit accent roumain). Il se mit alors à jouer du violon par dessus un rythme basique synthétique digne des années 80. Je n’allais pas très bien, et ce monsieur m’a fait rire aux éclats (pas par moquerie) et m’a touché avec cette musique fabriquée de toute pièce et très précaire.
    – Le second souvenir le plus fort était aussi à Paris, vers la place Saint-Michel. Je marchais dans la rue, et j’ai entendu, comme sorti du pavé parisien, « toreador » chanté par un soliste digne de ce nom. Ce monsieur ne pouvant pas répéter chez lui de peur d’énerver les voisins, il avait l’habitude de réviser dans la rue. Il avait choisi une petite rue sinueuse et l’acoustique y était formidable. Beaucoup de gens passaient sans s’arrêter, et moi je fus comme happée, envoutée par sa voix et son coffre. J’avais depuis longtemps égaré le groupe de personne avec qui j’étais mais je m’en fichais. Ce monsieur m’offrait un moment unique.

    J’ai vu beaucoup de concerts, de spectacles, et finalement ce sont les moments les plus intimistes et simples qui m’ont le plus touchée.

  2. Arkane Derian dit :

    C’est marrant, ton premier souvenir me fait penser à une chanson de Zebda. Ça ne se passe pas dans le métro, mais ça pourrait tout à fait être le même type de personnage :

  3. Samuel dit :

    Tiens j’avais raté ce post, merci Clélia de le déterrer 🙂
    Je me retrouve complètement dans ce que tu dis, Ark. J’ai coutume de dire que je n’écoute pas la musique, mais que je la vis. Sentiment difficile à exprimer, mais si quelqu’un venait à me demander pourquoi j’aime tel genre de musique, et uniquement ce genre-là (j’vous laisse deviner hein ^^), je lui répondrais sans doute que c’est le seul à me procurer de telles émotions.

    J’aime beaucoup la pseudo-citation « mettre en scène sa propre vie », ça me correspond bien. Et concernant les souvenirs, petite anecdote: bien que j’en sois incapable désormais, il fut un temps où j’avais l’habitude d’écouter de la musique pendant que je lisais. Et inconsciemment, ces chansons, ces albums sont devenus intimement liés aux bouquins que je lisais à ce moment-là. Ainsi, écouter Bless the Child, de Nightwish, me rappelle immanquablement La Symphonie des Siècles (Symphony of Ages), d’Elizabeth Haydon.

    Autre chose: je ne sais pas si ça vous arrive, mais parfois, quand j’écoute de la musique, et qu’il y a vraiment quelque chose qui se passe (pour reprendre une expression chère au jury d’une célèbre émission dédiée à la patisserie, hum hum…bref), vraiment un passage puissant, ou émouvant, ou je ne sais trop quoi, j’ai ce petit rire nerveux, incontrôlable, et je sens un énorme sourire se dessiner sur mon visage (j’ai la banane quoi). Je ne sais pas vraiment ce qui déclenche ça, mais j’ai un très net souvenir de la première fois où j’ai ressenti ça.
    Paris, POPB, concert de Black Sabbath: je suis là presque par hasard, je ne connais que quelques chansons que j’ai révisées à l’avance, je viens voir la légende, le premier groupe de metal. Je n’ai pas pu arriver très tôt, je suis assez loin de la scène, mais le son est très bon, et je prends mon pied. Viens la chanson Black Sabbath, que je ne connais pas (ou pas beaucoup).

    Ce petit rire, il apparaît à 4:40 à peu près, sur ce petit passage rigolo (je ne saurais trop comment le décrire, toutoutoutou) placé avant le solo. En live, avec un volume sonore plutôt élevé et des basses bien présentes, ça m’a fait ce drôle d’effet. J’ai là que j’ai vraiment compris que, pour moi, Black Sab’ ne serait plus jamais un groupe parmi tant d’autre…

    Et voilà, un beau pavé dans ta collection grandissante de commentaires, Ark, et ça m’en a pris du temps. Who needs sleep, anyway? =D

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